Jardin régulier et classique de la première moitié du XVIIIe siècle entourant la résidence des ducs de Lorraine
Nature de l'opération : fouille programmée
Maître d'ouvrage : Conseil Général de Meurthe-et-Moselle
Maître d'oeuvre : P.-Y. Caillault A.C.M.H.
Opérateur archéologique : ALTER-EGOS
Responsable scientifique : C. Travers
Autorité scientifique : S.R.A. Lorraine


RESUME

La structure de ce grand jardin régulier, propriété du Conseil Général de Meurthe-et-Moselle, n’a quasiment pas varié depuis sa création par Léopold Ier duc de Lorraine au début du XVIIIe siècle. La zone du parterre central ayant fait l’objet de nombreux remaniements au cours du XXe siècle, laissait peu d’espoir de retrouver les structures du XVIIIe. En revanche les espaces périphériques n’ayant apparemment pas subi de transformations majeures depuis 1766, date de la mort de Stanislas Leszczynski (1737-1766), roi de Pologne en exil ayant succédé à Léopold en 1737, étaient susceptibles de renfermer des traces des aménagements passés. C’est donc sur ces zones que s’est concentrée notre intervention, en accord avec le S.R.A. de Lorraine (Murielle Leroy) et l’A.C.M.H. en charge de la restauration du jardin (Pierre-Yves Caillault). Il s’agissait notamment de préciser la localisation, la nature, ainsi que le degré de conservation des différents bassins repérés par la prospection géophysique menée en amont, reconnaître l’emplacement exact des berges de l’ancien canal, retrouver les limites de certaines allées, et éventuellement mettre au jour les vestiges du Kiosque et du Rocher implantés par Stanislas. 24 sondages, oscillant entre 5 et 28 m de long, et faisant en moyenne 1 m 75 de profondeur, ont été creusés, sur une surface totale de 16,5 ha.

Le jardin de Léopold comportait 19 bassins au total. Nous en avons repéré 11, dont 3 datent de l’époque de Stanislas, et 1 de la fin du XVIIIe. D’après les données de fouille, il s’agissait de bassins étanchéifiés à l’argile, avec mur de douve et contremur, tels que les décrit Dezallier d’Argenville dans son traité « La théorie et la pratique du jardinage » rédigé entre 1709 et 1747. Seul le fond étanche de ces bassins (corroi d’argile) et les tranchées de récupération de leur contremur ont été retrouvés, confirmant le pillage des structures hydrauliques du jardin opéré à la mort de Stanislas en 1766. Globalement, leur emplacement et leur forme sont conformes à ce que montrent les plans du XVIIIe. En revanche, leur profondeur et l’épaisseur des corrois énoncées dans les marchés de travaux de l’époque se sont révélées très aléatoires. D’après les matériaux retrouvés épars dans leur comblement, ces bassins étaient constitués de mortier de tuileau, de dalles de grès rouge, de petits moellons calcaires, et de pierres de taille en grès clair. Deux types de bassin semblent se distinguer : ceux peu profonds situés au croisement des allées des bosquets, assimilables à des miroirs d’eau, et ceux de profondeur plus importante situés dans les salles des bosquets, assimilables à des réservoirs ou viviers.

Le bord maçonné et le corroi d’argile du fond du canal créé par Léopold au début du XVIIIe siècle ont bien été retrouvés. Au début des années 1740, Stanislas agrémente ce canal d’un bras en croix faisant face à son fameux théâtre d’automates, appelé le Rocher. D’après l’iconographie, ce bras était bordé d’un talus surmonté d’une balustrade en bois peinte en blanc. La fouille a permis de reconnaître l’emplacement et la nature de ce talus, qui était tapissé d’argile, et d’estimer la hauteur d’eau qui régnait alors dans le canal. La présence d’un pieu en chêne retrouvé en position verticale sous l’aplomb du talus semble indiquer que la balustrade était fondée sur des pilotis, comme tous les édifices construits dans ces terrains alluviaux peu stables et couramment engorgés. L’analyse dendrochronologique pratiquée sur cet élément en bois a confirmé la date de l’aménagement de la croix du canal, située d’après les sources au début des années 1740.

Du fameux Rocher de Stanislas, seule l’assise maçonnée sur laquelle celui-ci reposait a été retrouvée. Faisant 2 m de large, elle courait le long des murs de soutènement des deux terrasses situées à l’arrière du château. Ces dernières étaient bordées d’une balustrade en pierre dont nous avons retrouvé quelques beaux fragments dans le comblement du canal.

La fouille nous a par ailleurs appris que le Kiosque en bois laqué établi à l’époque de Stanislas reposait sur des fondations maçonnées.

Au-delà des objectifs avancés en amont de la fouille, l’analyse stratigraphique a révélé que des travaux de terrassement gigantesques (apports de remblais et de bonne terre) ont été mis en oeuvre afin de rendre ce rebord de terrasse alluviale propice à l’implantation d’un jardin de niveau typique de ce début de XVIIIe siècle.

Quelques traces de plantations ont été repérées, notamment celles des palissades qui entouraient les compartiments des bosquets – celles-ci ont été plantées selon la manière préconisée Dezallier d’Argenville, c’est-à-dire dans des « rigoles » – et celles des alignements d’arbres qui encadraient les tapis de gazon de l’extrémité est du jardin.

Cerise sur le gâteau, le substrat du jardin d’agrément d’Henri II (1563-1624), figurant sur un plan de 1638 et auquel on accédait par un escalier en fer à cheval depuis le premier étage du château, a été retrouvé au niveau de l’esplanade actuelle, sous environ 1 m 75 de remblais rapportés à l’époque de Léopold. Après avoir converti cette zone en esplanade sablée, Léopold aménage son grand jardin sur les terrains vagues et les jardins de particuliers situés à l’est du château, et fait pour cela abattre l’enceinte médiévale de la ville.

Enfin, l’analyse palynologique pratiquée sur les sédiments du fond du canal a permis de confirmer la présence des végétaux mentionnés dans les sources d’archives du XVIIIe : le tilleul pour les alignements d’arbres, le charme pour les palissades, et divers arbustes sauvages (noisetier, cerisier, aubépine...) pour garnir l’intérieur des compartiments des bosquets. Nous avons également pu élaborer quelques hypothèses inédites, comme la présence d’une treille de vigne sur l’entrée d’une grotte du Rocher, et l’utilisation d’une variété sauvage de renonculacée assez commune en Lorraine, le Caltha palustris, dit aussi Populage des marais, pour tapisser le bord en talus du canal.